Hier Jean Caude Ellena, le parfumeur maison de chez Hermès, nous parlait du plaisir à l'occasion d'un papier jamais paru. C'était trop bête de le garder au fond de l'ordinateur. Aujourd'hui, Trish Deseine nous évoque ce sujet hardi.
Vous imaginez parler du plaisir tout à blanc. C’est
intrusif, n’est-ce pas ? C’est comme si l’on pénétrait chez quelqu’un avec
ses chaussures, on s’allongeait sur son lit et on lui disait :
parle !
Il y a certes plus inconfortable : renverser sa tasse
de café sur une étoffe innocente, oublier un anniversaire, rater un train
sentimental, omettre de vivre. Mais le siècle est indulgent, il a réponse à
tout. Ou presque. C’est sans doute sous le couvert de cette mansuétude que nous
sommes allés gratter aux portes de quelques personnes de qualité. Mais rassurez
vous, nous avons retiré nos chaussures.
Trish Deseine était fort occupée. Par sa vie, par ses livres
de cuisine (son dernier "Comme au restau" Marabout) , ses maisons et le
temps qu’il faut pour aller de l’une à l’autre. D’habitude nous nous croisons
au-dessus d’une tasse de café organique, au Rose Bakery, de la rue des Martyrs
à Paris. C’est toujours agréable parce que cette recetteuse, mondialement établie,
est soyeuse dans son approche de la nourriture. Mieux, la table la trouble.
Elle a le doute gourmand, l’hésitation rosissante. Elle était donc parfaite
pour répondre à ce thème.
Malheureusement, ce fut impossible de se croiser. Du
reste, ce n’est pas grave : les téléphones ne sont pas faits pour les
chiens. Bien au contraire, il a le don de déclencher une intimité. Si l’on y
réfléchit bien, on a sa bouche tout contre son oreille. Cette situation aussi
effrontée soit elle méritait des questions du même métal.
"Le plaisir est la
raison de vivre, admet crânement Trish Deseine, il me fait avancer. Chose
paradoxale, avec les années, mon plaisir est de moins en moins exigeant. Il est
de plus en plus facile de me faire plaisir. Mon plaisir est reposant, il est
fait de petits plaisirs, de ces petites briques dont on construit un mur
protecteur : le goût d’une pèche blanche, le sourire de quelqu’un, un
rayon de soleil. A partir de là, lorsqu’on est bien en soi, on peut rayonner.
C’est de l’hédonisme pur, loin d’un épicurisme plus exigeant.
Je prends
cependant la frivolité très au sérieux. La fête aussi et notamment dans son
anticipation. En cela la cuisine est formidable : on devance le plaisir.
On le goûte, on le scénarise. Les repas sont alors bien meilleurs dans la
cuisine que celui que l’on va goutter à table. Le champagne prend alors le
relais. Il euphorise, rend explosif, effervescent : il me fait rire.
J’aime très tard le soir, sa douce ivresse qui s’en vient reposer. La vie
devient alors excessive, voire immorale, inavouable (silence)."
Plus tard, un SMS fait vibrer la soirée : <"es plus grands plaisirs, dit l’écran bleuté, sont inavouables. Une bonne dose
d’immoralité m’est nécessaire. Cela ne me détruit pas, bien au contraire, sinon,
mon Dieu, quel ennui. C’est pour cela que j’aime bien la France car le plaisir
et la beauté sont des buts nobles alors qu’en Grande-Bretagne, c’est la vérité
et l’honneur."